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The International School for Holocaust Studies

Trois poèmes, trois peintures

Un guide de l'enseignant pour une sélection de poèmes

Niveau : 1ère.
Durée : 1 à 2 heures

Contenu
Introduction

Cette unité est un nouvel outil interdisciplinaire destiné aux enseignants souhaitant trouver un support pour leur pratique pédagogique sur l'enseignement de la Shoah.
Cette unité est composée de trois poèmes qui sont tous accompagnés d'une peinture spécialement créée pour ce dispositif.
Les peintures, spécialement créées par une artiste qui expose ses impressions personnelles sur les poèmes, permettent une approche plus libre et beaucoup plus variée sur les sujets qui sont abordés. Cela permet aux élèves d'être entraînés dans plusieurs niveaux d'étude et de compréhension. Cet aspect pluridisciplinaire suscite plusieurs pistes à travers lesquelles les élèves peuvent employer différentes aptitudes et différentes capacités d'apprentissage.
Les buts de cette unité sont :

  • d`analyser les poèmes et les peintures en explorant les liens entre les interprétations littéraires et artistiques
  • de sonder la question de l`identité juive après la Shoah
  • de discuter des leçons universelles à tirer de la Shoah
  • d'approfondir l`étude de la Shoah à travers la poésie
  • d'éveiller les élèves sur leur propre création artistique
Raisonnement

La proposition d'utiliser la poésie dans l'étude de ce thème est basée sur la conviction qu'une déclaration personnelle, comme celle que l'on retrouve dans la plupart des poèmes sur la Shoah, déclenchera plus efficacement l'intérêt pour ce sujet plutôt que de l'aborder par une approche historique. Les poèmes permettent en effet d'accéder à une vision plus personnelle des faits, à la différence des historiens, qui eux, les abordent d'une manière plus distante. La dimension humaine, qui est souvent au centre de la poésie, générera ainsi plus facilement l'attention que des études scientifiques d'historiens. Une fois cette attention mise en exergue et l'intérêt suscité par le poème, une étude plus approfondie et plus scientifique des faits historiques pourra donc être plus facilement menée

Le choix des poèmes de cette unité recouvre la période : pendant et après la Shoah. Cependant, ces trois poèmes ne constituent pas une image homogène de la Shoah.
Ils ne sont pas liés ou interdépendants, même si bien sûr des points communs de référence entre certains d`entre eux peuvent être développés pour une étude plus approfondie. Une variété de sujets est traitée dans ces poèmes. Ils sont présentés dans le tableau ci -dessous :

Auteur Poèmes Thèmes
Primo Levi Si c'est un homme L'importance de le raconter aux générations future
Wislawa Szymborska Tout hasard Le sort et l`empathie
Dan Pagis Ecrit au crayon dans un wagon scellé Le cas du premier meurtre dans l'histoire de l'humanité, le besoin de laisser un témoignage, le rôle et la place des mères dans les deux tragédies que sont la première famille universelle et la Shoah

En dessous de chaque poème vous trouverez une note bibliographique du poète.
Pour visualiser et/ou imprimer un PDF contenant les éléments bibliographiques des auteurs, cliquez ici.

Si c'est un homme, Primo Levi

Si c'est un homme / Primo Levi. Artwork: Liz Elsby

Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c' est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui pour un non.
Considérez si c'est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu'à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.
N'oubliez pas que cela fut,
Non, ne l'oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre cœur.
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfants.
Ou que votre maison s'écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous.

Primo Levi - poète et écrivain juif-italien, né à Turin en 1919. Avant la Seconde Guerre Mondiale il était chimiste. En 1943, il fut arrêté et déporté à Auschwitz où il a survécu en raison de son "utilité" pour les nazis en travaillant comme chimiste. Son œuvre en prose la plus célèbre, "Si c'est un homme", décrit ses expériences à Auschwitz. Hanté par son passé, il se suicida en 1987.

Pistes de travail pour l'enseignant

  1. Remarquer la structure du poème. Il comporte trois sections de description de la Shoah qui sont encadrées, dans la première strophe, par une description du confort de l`après-guerre, et d'un avertissement sévère dans la dernière.
  2. La dernière strophe évoque une partie de la prière centrale de la liturgie juive (lignes 3-6). Le titre original du poème, Shema, que l'on peut traduire par "écoute" en français, est le premier mot de cette prière. Cette prière que Lévi reprend en paraphrase dans ces quatre lignes lui sert de toile de fond sur laquelle il y dépose son avertissement et l'importance d'éduquer leurs enfants sur les leçons qui peuvent être tirées de la Shoah.
    Voici la prière en hébreu, sa transcription phonétique puis française :

  3. Écoute, Israël, l'Éternel, notre Dieu, l'Éternel est UN. Chmâ, Israël, Ado-nay Elo-henou, Ado-naï Ehad' שְׁמַע, יִשְׂרָאֵל: יְהוָה אֱלֹהֵינוּ, יְהוָה אֶחָד.
    Béni soit à jamais le nom de Son règne glorieux. Baroukh chem kevod malkhouto le'olam vaed
    Tu aimeras l'Éternel ton Dieu, de tout ton cœur,
    de toute ton âme
    et de tous tes moyens
    Veahavta ett Ado-naï Elo-hekha, bekhol levavekha,
    ou bekhol nafchekha,
    ou bekhol meodekha
    וְאָהַבְתָּ, אֵת יְהוָה אֱלֹהֶיךָ, בְּכָל-לְבָבְךָ
    וּבְכָל-נַפְשְׁךָ,
    וּבְכָל-מְאֹדֶךָ.ּ
    Que les commandements que je te prescris aujourd'hui
    soient gravés dans ton cœur
    Vehayou hadevarim ha'ele
    acher Anokhi metsavekha hayom al levavekha
    וְהָיוּ הַדְּבָרִים הָאֵלֶּה,
    אֲשֶׁר אָנֹכִי מְצַוְּךָ הַיּוֹם--עַל-לְבָבֶך ָ
    tu les inculqueras à tes enfants, tu en parleras (constamment),
    dans ta maison ou en voyage, en te couchant et en te levant.
    Vechinantam levanekha, vedibarta bam,
    bechivtekha beveithekha ouv'lekhtekha baderekh, ou'bchokh'bekha ouv'koumekha
    וְשִׁנַּנְתָּם לְבָנֶיךָ, וְדִבַּרְתָּ בָּם, בְּשִׁבְתְּךָ בְּבֵיתֶךָ וּבְלֶכְתְּךָ בַדֶּרֶךְ, וּבְשָׁכְבְּךָ וּבְקוּמֶךָ
    Attache les en signe sur ta main,
    et porte les comme un fronteau entre tes yeux
    Oukchartam le'ot al yadekha,
    vehayou letotafot bein einekha
    וּקְשַׁרְתָּם לְאוֹת, עַל-יָדֶךָ;
    וְהָיוּ לְטֹטָפֹת, בֵּין עֵינֶיך
    Écris-les sur les poteaux de ta maison et sur tes portes. Oukhtavtam al mezouzot beithekha ouvicharekha וּכְתַבְתָּם עַל-מְזֻזוֹת בֵּיתֶךָ, וּבִשְׁעָרֶיך

  4. A travers l’importance de cette menace que l'on perçoit dans ces trois derniers vers (vers qui furent écrits un an après la libération du poète d'Auschwitz-Birkenau), nous pouvons mesurer toute la puissance des émotions qui sont en jeu ici. Il s'agit peut-être de l'expression du besoin de transformer ce qui arriva en quelque chose de positif pour les générations futures.
  5. Trois personnages sont représentés sur ce tableau : deux victimes en arrière plan et un personnage représentant la génération d'après la Shoah au premier plan. Les générations futures à qui la mémoire de la Shoah doit être transmise ne sont pas incluses dans ce tableau. Les points suivants pourraient être abordés :
    a. La grande finesse des traits des yeux des victimes. Ces derniers semblent être submergés, comme plaidant et à la fois pleins d'avertissements. Cela fait clairement écho au ton que Lévi emploie tout au long du poème.
    b. Le personnage du premier plan qui reçoit les messages des victimes à sa main placées sur son cœur et celle d'une des victimes est posée sur sa tête. Ses yeux étant grand ouverts, il semble chercher le contact direct avec le spectateur, accomplissant ainsi cet acte de transmission intergénérationnelle qui est au cœur du poème.
    c. Le personnage central qui semble être bien habillé pourrait représenter ceux qui "vivent en toute quiétude, bien au chaud dans leur maison", c'est-à-dire les générations qui n'ont pas vécu la Shoah, tandis que les victimes font quant à elles échos à la seconde strophe et aux souffrances de la Shoah.
Tout hasard, Wislawa Szymborska

Tout hasard / Wisława Szymborska. Artwork: Liz Elsby

Cela à pu arriver.
Cela à dû arriver.
Cela est arrivé plus tôt. Plus tard.
Plus près. Plus loin.
Pas à toi.
Tu as survécu, car tu étais le premier.
Tu as survécu, car tu étais le dernier.
Car tu étais seul. Car il y avait des gens.
Car c'était à gauche. Car c'était à droite.
Car tombait la pluie. Car tombait l'ombre.
Car le temps était ensoleillé.
Par bonheur il y avait une forêt.
Par bonheur il n'y avait pas d'arbres.
Par bonheur un rail, un crochet, une poutre, un frein,
un chambranle, un tournant, un millimètre, une seconde.
Par bonheur le rasoir flottait sur l'eau.
Parce que, car, pourtant, malgré.
Que se serait-il passé si la main, le pied,
à un pas, un cheveu
du concours de circonstances.
Tu es encore là? Sorti d'un instant encore entrouvert?
Le filet n'avait qu'une maille et toi tu es passé au travers?
Je ne puis assez m'étonner, me taire.
Ecoute
comme ton cœur me bat vite.

Wislawa Szymborska - Szymborska est née en 1923 en Pologne et vit à Cracovie. Entre les années 1945-1948 elle étudia la littérature polonaise et la sociologie à l'université Jagellonne. Elle fit ses débuts dans le quotidien Dziennik Polski en mars 1945, avec son poème "Szukam slowa" ("Je cherche un mot"). Elle travailla comme éditrice de poésie, chroniqueuse et traductrice. En 1996, elle reçut le prix Nobel de littérature.

Pistes de travail pour l'enseignant

  1. Wislawa Szymborska a été l'une des plus grandes poètes polonaises après la Seconde Guerre Mondiale et reçut le prix Nobel en 1996. Agée de seize ans au début de la guerre, elle intériorisa la douleur des victimes des nazis. Les deux derniers vers du poème expriment son empathie.
  2. Le poème, et plus précisément le titre du poème ("Tout hasard") , est aussi une expression du caractère aléatoire du destin des gens pendant la Shoah. Le vers dans le deuxième couplet, "car c'était à droite, car c'était à gauche", pourrait être une référence à l'aspect aléatoire du processus de sélection réalisé sur les rampes de débarquement des trains à Auschwitz et Maïdanek.
  3. La dernière strophe fait également allusion à la proportion des survivants et l'expression "Le filet n'avait qu'une maille et toi tu es passé au travers?” souligne le fait d'une minorité de survivants, comme celui à qui le poème est adressé.
  4. L'œuvre liée à ce poème évoque "L'Autre" ou bien le spectateur (dans le sens de témoin) dans une représentation graphique et demande à être discutée en terme d'empathie et d'autres émotions.
  5. Autres points à noter :
    • l'intensité du contact visuel
    • le contact physique grâce à une main tendue
    • le partage de la souffrance
Ecrit au crayon dans un wagon scellé, Dan Pagis

Ecrit au crayon dans un wagon scellé / Dan Pagis. Artwork: Liz Elsby

Ici dans ce transport
Je suis Eve
Avec mon fils Abel
Si vous voyez mon grand fils
Caïn fils d'Adam,
Dites-lui que je



Dan Pagis : Pagis était un écrivain israélien né en Bucovine, en 1930. Il passa les premières années de sa vie dans un camp de concentration en Ukraine d'où il réussit à s'échapper. En 1946 il s'installa en Israël et enseigna la littérature hébraïque médiévale à l'Université Hébraïque de Jérusalem. Il devint l'une des voix les plus les plus dynamiques de la poésie moderne israélienne. Ses références à la Shoah sont parfois détournées et moins évidentes à saisir à travers ses utilisations d'images bibliques et mystiques. Il mourut en 1986.

Pistes de travail pour l'enseignant

  1. A travers un poème extrêmement court (seulement six vers), Pagis réussit à transmettre une grande partie de la douleur et de la terreur de la Shoah. Le cadre du poème représente la première famille universelle sur Terre (Adam, Eve et deux de leurs fils, Caïn et Abel). Le cœur du poème représente la demande d'une mère qui voudrait dire quelque chose à son fils mais ce message restera inconnu.
  2. Plusieurs thèmes sont abordés à travers ces quelques vers : le cas du premier meurtre dans l'histoire de l'humanité, le besoin de laisser un témoignage, le rôle et la place des mères dans les deux tragédies que sont la première famille universelle et la Shoah.
  3. Pagis n'aborde que partiellement l'histoire de Caïn et du meurtre qu'il commit en tuant son frère Abel. De la même manière, le contexte de la Shoah n'apparaît que d'une manière détournée dans le titre du poème. Ces touches "légères" servent à magnifier tout le potentiel de ces sujets qui sont abordés d'une manière évasive à travers ces quelques vers.
  4. Pagis crée également une connexion linéaire entre le premier meurtre de l'histoire de l'humanité et les meurtres infinis qu'il y eut pendant la Shoah. Cela est visible à travers le titre du poème lorsqu'il relit l'histoire de Caïn et Abel à celle de la Shoah. Ce lien renvoie à la possibilité qu'ont les hommes à devenir mauvais. N'oublions pas non plus que titre du poème est en fait le seul endroit, le seul moment, où il est fait allusion et référence à la Shoah.
  5. Ce poème très court invite à envisager et à comprendre la Shoah dans ses dimensions humaines les plus larges et à la placer dans un contexte plus universel.
  6. Puisque le poème se termine avec une phrase incomplète, il pourrait être lu en partant de la fin vers le début tout en réfléchissant sur les intentions du poète. L'une des possibilités pour les élèves serait de compléter le message et d'imaginer ce qu'Eve aurait aime communiquer. Une présentation des idées des élèves pourrait ensuite continuer ce travail.
  7. Fin brutale du poème comme si cette mère n'avait pas eu le temps d'en écrire la fin car rattrapée par la mort.
  8. Impression de fragilité du support sur lequel ce message a été rédigé. La fin a peut-être été déchirée, il manque peut-être un bout de ce morceau de papier.
  9. Qui est le destinataire du poème / message ?
  10. Mais dans le fond, cette interruption, cette cassure dans la communication en dit long sur la situation et sur le contexte historique. L'absence de mot est révélatrice dans le sens où il existe des situations pour lesquelles il n'y a tout simplement pas de mot qui existe pour les décrire
  11. La poésie de Pagis est marquée par une perturbation du temps chronologique et du récit historique. L'idée du temps figé qui conduit à l'absence de fin pour Pagis peut être discuté.
  12. Les élèves peuvent essayer de voir si l'un des thèmes abordés dans ce poème (voir point numéro 2 ci-dessus) était privilégié dans l'esprit de l'artiste ou bien s’ils perçoivent, au contraire, l'expression de plusieurs thèmes dans ce tableau.
  13. L’œuvre d'art associée à ce poème soulève une question : Quelle famille est-elle représentée ici ? Eve et son fils Abel de la Bible ou bien une mère et son enfant pendant la Shoah ?